Home Actualités INSTACAM

INSTACAM

written by Sarah août 24, 2017
INSTACAM

4

dépendance, passion, torture, drogue, narcissisme, auto-portrait, égo-trip

Ça y est. J’ai enfin créé un compte instagram. Je me doute que, pour vous, ce n’est pas une nouveauté. Mais, pour moi, c’est une véritable r-évolution. Je l’ai fait avec la même sensation que peut ressentir un gosse qui pique une clope dans le paquet de sa mère, ou qui se fait prendre en train de regarder un porno sur l’ordinateur familial. Sauf qu’au lieu de me faire engueuler par mes parents, c’est ma conscience qui me jette un regard noir. L’apparition d’instagram avait eu sur moi l’effet d’un simple haussement de sourcil, suivi d’un total je-m’en-foutisme. Derrière ce refus de m’inscrire, n’y voyez aucune volonté de me marginaliser ou de me coller l’étiquette de la fille qui ne fait pas comme tout le monde. C’est seulement qu’aucune parcelle de ma curiosité ne s’y était jamais intéressée. Mon revirement n’a lui non plus pas vraiment d’explication. Il m’a fallu du temps avant de prendre cette décision. Un an de va-et-vient. Je me rappelle encore mes doigts hésitants sur le clavier de mon iPhone, inscrivant mon nom, le supprimant tout de suite après. Recommencer l’opération une dizaine de fois avant d’abandonner car, de toute façon, il semblait évident que je n’en avais pas envie. J’essayais de me rassurer en pensant que, de toute façon, Instagram n’allait devenir rien de plus que le Pinterest de Facebook, un espèce d’album photo virtuel. Mais je les voyais tous parler insta, poster sur insta, rire avec insta, vivre insta. Apparemment, on y a transféré une bonne partie de nos vies. À croire qu’il est presque devenu un atout, une qualité supplémentaire (E1S3 Black Mirror, la fiction ne ment que rarement).

Les réseaux sociaux ont toujours été de véritables énigmes pour moi. Pourtant, comparé à ma mère, je suis un véritable génie de l’informatique. Le malaise que j’éprouve est plutôt de l’ordre des interactions auxquelles les gens se prêtent, et à la figure qu’ils abhorrent derrière leurs écrans. Émotions démesurées, rires feutrés, jugement entre inconnus, exhibition du quotidien et narcissisme. Il faut dire, mine de rien, que nous adorons y prendre part. À l’image d’un journal intime que l’on n’aurait pas honte de dévoiler au grand jour. En y pensant plus sérieusement, tout ceci n’a vraiment rien de sincère. La dépendance à l’égo fait loi, l’excitation de se créer l’avatar dont on a toujours rêvé, de mettre en scène sa propre personne via des comportements surfaits. Bref, ce n’est pas vraiment ça qui est important car, a priori, toute personne ayant un soupçon de jugeote sait dans quoi il met les pieds. Un milkshake superficialité et jalousie supplément « j’adore ma vie ». Sauf que, lorsque tu as passé une heure (dix minutes en réalité instagram) à scroller les comptes de tes amis, des instagrameuses les plus en vogue, ceux de tes artistes préférés et des youtubeuses beauté ; que ton pouce est tout endolori et que tu es à deux doigts de te faire un coup du lapin ; lorsque tu oses enfin verrouiller ton portable : un vide immense s’installe. Tu sais bien que ces corps aux courbes de rêves posant au bord d’une piscine privée ne sont que factices. Tu sais aussi que, souvent, cette photo te condamne à n’être rien de plus qu’une larve culpabilisante au fond de son lit, les rideaux à moitié tirés pour se protéger du monde extérieur.

Mais, laisse moi te poser une question. Ça ne t’arrive jamais, lorsque tu ne sais plus quoi faire, que ton esprit est lobotomisé par toutes ces images qui défilent sous tes yeux et que tu n’es plus capable de penser à quoi que soit, d’avoir envie de te hurler dessus ? De te secouer comme un cocotier, de te sortir de cet état de loque qui te fait suffoquer ? Pourtant, tu es incapable de faire autre chose. Sérieusement, tu n’as jamais envie de crier ? De te révolter contre cet air avachi que tu adoptes naturellement. T’éloigner des 20 centimètres réglementaires qui te séparent de ton écran. Crier au point de vouloir fracasser ton acolyte au sol. Moi, parfois je vois rouge. Je m’imagine dans une vision de folie, tout renverser, attraper un marteau et écrabouiller ce téléphone  »intelligent » jusqu’à ce que giclent ses entrailles métalliques. Mais, comme moi, tu ne fais jamais rien de tout cela. Au moment où la pression monte, apparaît une photo, un meme qui nous fait pouffer, le message d’un ami ou un hashtag foodporn irrésistible. Ça y est, le cycle infernal se réenclenche. Un bouddha bol, une photo. Un verre en terrasse, une photo. Une après midi à la plage, une photo. Le geste s’automatise. Une nouvelle couleur de vernis, une photo. Un moment d’ennui, une photo. C’est ce que l’on appelle avoir la gâchette facile. Depuis Instagram, je mitraille tout. Des grains de beauté de mon amoureux à la buée sur les vitres du tram, mon compte fait l’éloge d’une beauté au quotidien. Et j’y trouve un certain plaisir à observer, décortiquer chaque objet, chaque personne dans ses moindres détails. Comme posséder un secret entre eux et moi.

Jusqu’ici, j’avais réussi mon coup. Celui de ne pas me faire attraper comme une mouche par la langue baveuse du crapaud dans le vice futile de l’apparence. Aucun sentiment de frustration, je ne ressentais aucune exclusion de la part de la communauté. Pas de pensées envieuses, pas de craintes, aucune peur de rater quoi que ce soit. On connaît tous trop bien ce sentiment d’être mis à l’écart, ce désir irrépressible de faire quelque chose avec pour seul motif de ne pas rester sur le banc de touche.

J’avais réussi ! J’y étais arrivée. J’étais bien avec moi-même. Je me sentais libre, seule et libre, libre et seule, seule avec vous, libre avec vous, bien avec vous. Je me sentais plus forte que les autres, j’étais comme le dernier des Mohicans.  »Sors de ta grotte Sarah! », me disait-on.  »De toute façon aujourd’hui tout passe par Instagram ». Je vous avoue que, lorsque je les voyais tous penchés sur leur feed instagram, je ne pouvais m’empêcher un léger rictus de fierté. Je me sentais plus vivante, plus respectable, moins égocentrique. Tu parles ! Je pensais avoir évolué. Et j’ai flanché. L’esprit humain n’est, des fois, pas assez fort face à la nouveauté, l’excitation et les sollicitations de son entourage. Un jour une amie m’a dit « instagram, c’est comme un immense musée interactif, dans lequel chaque compte est une galerie ». Je l’ai cru. Ici, l’idée m’aguichait. Je n’aurais pas dû. C’est peut-être à cause de cette fausse piste que je ne la vois plus.

Tout cela pour vous dire, qu’après avoir mis les deux pieds, puis le corps, les mains et la tête entièrement dedans, j’ai checké 5 fois mon instagram, liké 10 photos et vérifié le niveau de j’aime sur ma dernière publication pendant que je vous écrivais. C’est moche.

Envie d'en lire plus ?